Les notions de « vérité» et de « réalité» (objective) sont apparues à des moments précis de l'histoire de la culture occidentale. Elles sont totalement absentes du bagage conceptuel de certaines autres, en particulier de la culture chinoise traditionnelle.

 

La « vérité» est née dans la Grèce du IVe siècle avant Jésus-Christ, et la « réalité» (objective), dans l'Europe du XVIe siècle. L'une découle de l'autre: à partir du moment où s'impose l'idée d'une vérité, dire la vérité revient à décrire la réalité telle qu'elle est.

 

Platon et Aristote imposèrent la vérité comme le moyen de dépasser les objections sceptiques de leurs adversaires sophistes. Dans le débat qui les opposa à ceux-ci, ils déplacèrent le critère de validité d'un discours. Ce dernier passa de l'absence d'auto-contradiction dans son développement à la validité de ses propositions individuelles. Cela transforme la notion jusque-là polémique du « vrai » en principe épistémologique de la « vérité». La distinction établie à cette occasion par Aristote entre l'analytique, qui permet la démonstration scientifique à partir de prémisses vraies, et la dialectique, qui permet l'argumentation juridique ou politique à partir de prémisses vraisemblables (les «opinions généralement admises »), autorisa un cessez-le-feu idéologique dans le débat avec les sophistes et avec les courants sceptiques en général (l'analytique et la dialectique seraient ultérieurement regroupées sous l'appellation de logique).

 

Proclus appelle « discursion[1] » le monde où la vérité trouve à se déployer. Il le situe au sein de l'esprit humain, où il constitue un espace de modélisation dont l'outil de prédilection est mathématique.

 

Sous la férule de l’Eglise, le savoir certain a eu deux composantes: l'enseignement d'Aristote et les Écritures.

Les mathématiciens créateurs de modèles ne pouvaient accepter ces exigences conceptuelles. 

A la renaissance, ils proposent que leurs modèles ne résident pas dans la discursion, dans l’esprit humain, mais au sein d’une réalité-objective.

 

Aux XVIe et XVIIe siècles, Copernic, Kepler et Galilée, inventent la Réalité-objective en assimilant les disciplines scolastiques[2] de 1'« astronomie» (en inculquant la preuve analytique[3] en matière de cosmologie sous la forme de modèles mathématiques) et de la «physique» (en inculquant la preuve dialectique[4] sur les mêmes questions à partir de tout le savoir mobilisable à leur propos). La distinction entre le «réel» et un «espace de modélisation» fut sacrifiée lors de cette fusion et constitua dès lors une source permanente de confusion dans l'explication.

 

Le coup de force[5] épistémologique des astronomes permet d’évacuer l’opinion des docteurs de l’Eglise. C’est faire accéder des modèles situés jusque-là dans l'imagination humaine à un statut privilégié, celui de représentation fidèle de la réalité ultime du monde, jugée auparavant inconnaissable. Aristote avait proposé une méthode qui permet au raisonnement de conserver sa validité.

 

L'accession des mathématiques au statut de description du réel véritable lève les contraintes de rigueur de la méthode de raisonnement, puisqu'il s'agit désormais de rendre compte d'un objet auquel on reconnait une existence réelle. Tous les modes de la preuve, du plus fiable au plus faible, seraient désormais utilisés sans discrimination dans la démonstration mathématique.

 

Toutes les langues n'ouvrent pas au raisonnement une capacité de se poursuivre à l'infini. La langue permet deux types de relations entre notions au sein d'une phrase: la première, symétrique, ou «connexion simple ». Elle utilise le verbe avoir. Elle consiste en des juxtapositions « le chat et ses moustaches ». La seconde sera antisymétrique et utilise le verbe être, d'« appartenance » ou d'« inclusion» « la souris est un rongeur».

Comment, dans les mentalités dites primitives, appréhender le monde à l'aide d'un univers de mots quand la relation antisymétrique n’est pas utilisée. Le principe qui préside au regroupement de notions n'est pas, comme chez nous, celui de la ressemblance visible, mais celui de la similarité de la réponse affective.

La phrase « les oiseaux sont des jumeaux » reste pour nous dans une relation d’inclusion. Pour le peuple Nuer, les connexions sont une connexion simple : jumeau a (de l’)oiseau et « oiseau a (du) jumeau ».

 



[1] Action de discourir, discours, divagation"

[2] Théologie, philosophie, logique enseignées au Moyen Âge dans les universités et les écoles, qui avaient pour caractère essentiel de tenter d'accorder la raison et la révélation en s'appuyant sur les méthodes d'argumentation aristotélicienne : Josué pouvait ainsi arrêter la course du soleil.

[3] « Analytique » a au moins trois sens, selon Universalis.

 

1. Au sens large, une proposition est dite analytique si elle est vraie en vertu de la signification des termes qu'elle contient. La simple considération des significations suffit à donner l'assurance de sa vérité. À ce sens se rattachent le nominalisme de Hobbes, pour qui la vérité nécessaire est telle qu'une proposition analytique est vraie en vertu de conventions linguistiques, mais aussi la position de Russell : la proposition analytique est vraie a priori, elle porte sur l'universel, c'est-à-dire sur des significations.

 

2. Chez Aristote, le prédicat des propositions analytiques est rattaché au sujet par un lien interne. Selon Leibniz et Kant, une proposition analytique est une tautologie, un exemple de la loi de non-contradiction, sa négation constituant une contradiction explicite. Mais, si pour Leibniz toute vérité est analytique et se laisse ramener à l'identité (aussi bien les vérités de fait que les vérités de raison), Kant distingue, parmi les jugements susceptibles de vérité, les jugements analytiques et les jugements synthétiques : « Les jugements sont analytiques quand la liaison du prédicat au sujet y est pensée par identité [...], quand le prédicat appartient au sujet comme quelque chose qui est contenu implicitement dans son concept. » Ce sont « des jugements explicatifs qui n'étendent pas nos connaissances », à la différence des jugements synthétiques dont le prédicat n'entre pas dans la compréhension du sujet.

 

3. Pour Frege, Wittgenstein et les logiciens modernes, une proposition analytique est une vérité de la logique ou est réductible à une vérité de la logique à l'aide de définitions. Pour établir la preuve d'une proposition analytique, il suffit d'une double référence aux significations et aux lois logiques générales.

 

On notera la coïncidence habituelle des distinctions : analytique/synthétique, a priori/empirique, nécessaire/contingent. Selon Kant, l'existence de jugements synthétiques a priori est une condition de possibilité des sciences : grâce à eux, la connaissance progresse tout en revêtant les propriétés de l'universalité et de la nécessité. Mais, pour les modernes, en particulier pour les néo-positivistes, il n'y a pas de jugement synthétique a priori : toute proposition valide a priori est analytique, c'est-à-dire que sa vérité ne dépend que des propriétés du langage ; une nette distinction est maintenue ici entre l'aspect analytique de ce qui vient du langage et l'apport synthétique de la sensation.

[4] Selon Universalis, le terme « dialectique » dérive du mot composé grec διαλ́εγειν (dialegein), qui indique dès le départ que son sens n'est pas simple. La signification la plus courante de λ́εγειν, c'est « parler » et le préfixe δια indique l'idée d'un rapport ou d'un échange. La dialectique est donc, d'après l'étymologie, un échange de paroles ou de discours, c'est-à-dire une discussion ou un dialogue ; comme forme de savoir, elle est alors la technique du dialogue, ou l'art de la dispute, tel qu'il a été développé et fixé dans le cadre de la pratique politique propre à la cité grecque.

 

Il convient tout de suite de remarquer que ce sens renvoie à une tradition trop particulière, que la valeur qu'il attribue à l'idée de dialectique reste faible et doit être renforcée par une analyse philosophique, qui mettra en évidence des significations très différentes. On peut cependant retenir de cette analyse étymologique du mot deux éléments très généraux : la dialectique met en jeu des intermédiaires (dia) ; elle a rapport au Logos, qui n'est pas seulement pour les Grecs le discours ou la raison, mais un principe essentiel de détermination du réel et de la pensée.

 

La catégorie de dialectique est surtout une catégorie technique de la philosophie : on ne peut s'attendre à la rencontrer que dans le cadre de systèmes philosophiques déterminés, pourvue à chaque fois d'une définition particulière. Commençons par prélever dans l'histoire de la philosophie les grandes définitions de la dialectique. Platon : « Le dialecticien est celui qui aperçoit la totalité (συν́οπτικος) » (La République, VII, 537c). Aristote : « Le dialecticien est l'homme capable de formuler des propositions et des objections » (Topiques, VIII, 14, 164b3). Descartes : « C'est la dialectique, puisqu'elle nous enseigne à traiter de toutes choses, plutôt que la logique qui donne des démonstrations de toutes choses. Elle ruine ainsi le bon sens plus qu'elle ne le constitue, car tandis qu'elle nous détourne et nous égare dans ces lieux communs et ces divisions qui sont extérieurs [...]

[5] L'épistémologie (du grec ancien ἐπιστήμη / epistếmê « connaissance vraie, science » et λόγος/lógos « discours ») peut désigner deux concepts : dans le monde francophone : l'étude critique des sciences et de la connaissance scientifique ; dans le monde anglo-saxon : l'étude de la connaissance en général.