LE SOUFI MAROCAIN AHMAD IBN’AJIBA (1747-1809) ET SON MI’RAJ, glossaire de la mystique musulmane, par Jean-Louis MICHON, Paris, 1973.

 

Dans la collection « Études musulmanes » publiée par la librairie VRIN est paru un volume qui, comme plusieurs de ceux qui l’avaient précédé (L’Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane de L. Massignon, et Akhbar Al-Hallâj du même auteur ; Mystique musulmane de L. Gardet et G. C. Anawati), apporte une importante contribution à la connaissance de l’ésotérisme en pays d’Islam.

 

Dans la partie introductive de cet ouvrage, il est rappelé que l’ésotérisme musulman ou Soufisme (at-tasaw-wuf) se présente comme un art et comme une science. Il est « art »par les moyens qu’il utilise, y compris les expressions techniques (istilâhat), qui lui permettent de consigner ses expériences et de les communiquer à autrui ; il est « science »parce qu’il se propose d’explorer et de connaitre non seulement certains aspects du réel, mais la Réalité intégrale (al-haqîqa). La connaissance des instruments lexicographiques que nous ont laissés les Soufis est donc indispensable à la compréhension de leur doctrine. C’est précisément en compulsant un petit glossaire de termes soufiques : le Mi’râj at-tashawwuf ilâ haqâ’iq at-tasawwuf (« L’Ascension du regard vers les réalités du Soufisme ») composé par un maitre marocain que M. J.-L. Michon fut amené à s’intéresser à l’auteur de ce recueil.

 

 

La monographie qu’il lui a consacrée présente les résultats d’une enquête systématique qui a été menée notamment au Maroc, sur les lieux où Ibn’Ajîba avait vécu et où son message survit parmi ses descendants et héritiers spirituels. Elle comprend d’abord une partie biographique, fondée principalement sur le dépouillement de témoignages contemporains et de l’autobiographie (Fahrasa) de l’auteur, dont J.-L. Michon a déjà présenté il y a quelques années, une traduction française (I). La deuxième partie contient des données chronologiques et

(1) Publiée dans ARABICA, XV, XVI, et en tiré à part à Leyde (1969), R. Du Pasquier en ayant donné un compte rendu dans nos colonnes.

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— analytiques sur l’œuvre d’Ibn’Ajîba, ainsi que des extraits représentatifs de plusieurs ouvrages. La troisième partie est consacrée à l’analyse du Mi’râj et à sa traduction intégrale,

I. — Biographie

Abu’l-’Abbâs Ahmad B. Muhammad Ibn’Ajîba al-Hasanî, d’origine chérifienne, fut un des représentants les plus marquants de l’ordre ésotérique des Darqâwa, fondé vers 1780 par Mawlây al— » Arabî ad-Darqâwî. Né en 1747 ou 1748 dans un village des environs de Tétouan, il fit de solides études et devint imam à Tétouan où il enseigna pendant une vingtaine d’années les disciplines traditionnelles : théologie, droit canon, linguistique. Vers l’âge de 50 ans, sa vocation véritable lentement murie se cristallise : il s’affilie aux Darqâwâ et réalise une profonde rupture avec sa vie passée, se dépouillant de ses fonctions et de ses biens, revêtant le froc rapiécé des derviches, allant mendier et porter l’eau dans la ville, subissant même un emprisonnement. Investi de la fonction de guide spirituel, il s’en va prêcher le « retour à Dieu » dans la région des Jbâla où il fonde de nombreuses zaouïas. Il meurt de la peste le 15 novembre 1809, et sa dépouille est transportée au sommet d’une montagne, non loin de Tanger, dans un lieu où, chaque année, des « pauvres en Dieu » (fuqarâ) — ou initiés — se réunissent pour célébrer leurs danses sacrées.

 

II. — Œuvres

Ibn » Ajîba est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont certains, écrits avant son adhésion au soufisme, traitent de sujets exotériques, tandis que la majorité dispense, par voie allusive, un enseignement ésotérique. Ces derniers, les seuls qui semblent s’être conservés, révèlent de solides dons littéraires et pédagogiques : l’argumentation en est ferme, le style clair et imagé ; et l’érudition du fqih y est mise sans conflit, au service d’une expérience mystique originale. Ces qualités s’affirment particulièrement dans un Tafsir du Coran en 4 volumes, ainsi que dans des commentaires des « Sentences » (Hikam) d’Ibn » Atâ Allah d’Alexandrie, des « Recherches » (Mabâ-hith) d’Ibn al-Bannâ al-Tujîbî et de l’Ajurrûmiyya, traité de grammaire arabe. Des passages de ces œuvres sont traduits dans une anthologie qui contient aussi l’analyse et des extraits de deux petits traités, remarquablement structurés, exposant la doctrine de « l’Unité de l’Être »

(Wahdat al-Wujûd).

 

III. — Le Mi’râj

Ce recueil de définitions, outre sa valeur lexicographique, constitue un abrégé de doctrine soufique. Les 143 termes qui y sont commentés couvrent les étapes du chemin vers Dieu (états, stations, hiérarchies spirituelles) ainsi que les notions fondamentales de cosmologie et de métaphysique utilisées par l’ensemble des initiés musulmans. Ibn » Ajîba applique aux termes techniques une méthode d’interprétation « ascendante », selon trois plans superposés : degrés du vulgaire, de l’élite et des élus de l’élite, qui conduit le lecteur du sens littéral à la réalité la plus intime des notions envisagées.

 

En complétant sa traduction du Mi’râj par des notes, par une table de concordance (qui renvoie aux principales sources du lexique soufi) et par un index détaillé, M. Michon a voulu en faire un instrument de travail préliminaire en attendant la compilation, si souhaitable, d’un glossaire générai de l’ésotérisme musulman. On trouvera aussi dans l’introduction à cette monographie un résumé des fondements scripturaires et traditionnels du Soufisme et le rappel de quelques maillons importants de la « chaine d’or » de l’initiation soufique sur le sol marocain.

 

Léo Schaya.