PRÉFACE

DES PERSONNALITÉS AU SERVICE DE LA CHIMIE FRANÇAISE

Ils étaient jeunes et aimaient la chimie qu’ils étudiaient auprès de maitres célèbres. Ils n’étaient que trois, mais avaient la volonté d’apprendre davantage en partageant les informations qu’ils recueillaient non seulement de travaux français, mais aussi d’étrangers. De ces trois jeunes, dont on dirait maintenant qu’ils sont de niveau Bac +3, deux étaient italiens. Ils décidèrent de se retrouver tous les mardis dans un bar du Quartier Latin et de se raconter et commenter le soir, les nouvelles chimiques qu’ils découvraient dans leurs lectures. Ils sont à l’origine de ce qui s’appela d’abord la Société chimique, puis la Société chimique de Paris et enfin la Société chimique de France.

 

Pour officialiser leurs rencontres, les ouvrir à d’autres jeunes, ils rédigèrent des statuts et désignèrent un président. Le premier fut italien, le deuxième norvégien, le troisième enfin fut français.

 

Ils firent école… leur nombre augmenta vite, bientôt douze dont seulement cinq Français pour sept étrangers. Le succès attira alors les chimistes confirmés, patrons de qualité dont les laboratoires accueillaient des chercheurs de toute l’Europe. C’était l’époque de gloire de la chimie française, celle qui devait marquer à jamais notre discipline. À partir de ce qui ressemble à un coup d’État, les anciens prirent la direction de la société : ils ne devaient plus la quitter, l’esprit même était changé, la Société chimique de France devenait une société savante.

 

C’est alors que se succédèrent à la présidence les grands noms de la chimie : Louis Pasteur, Marcelin Berthelot, Henri Moissan, Sainte-Claire Deville, etc., et combien d’autres dont on découvrira les noms dans cet ouvrage : en tout 75 personnalités auxquelles ont été associés les prix Nobel de chimie français et les présidents d’honneur de la Société.

 

Ces présidents, qui pendant 150 ans ont assuré, sans éclipse, l’animation, l’accompagnement de la chimie française, vous allez découvrir leurs origines, leur vie, leur descendance, leurs apports à la chimie. Vous découvrirez aussi qu’ils ont été des hommes parmi les hommes, avec les qualités et les défauts courants dans l’espèce humaine. Ils ont traversé des périodes difficiles pour leur discipline où des choix d’interprétation, d’orientation se posèrent à eux. Certains les ont résolus avec talent, d’autres, en toute honnêteté, ont choisi la mauvaise voie.

[V]

Les évènements mondiaux, guerres, invasions, options politiques les ont amenés à faire des choix, où, là encore, comme dans toute population humaine, leur attitude a été multiple. D’aucuns ont fui leurs responsabilités ou même ont suivi des chemins que la morale réprouve. D’autres ont fait preuve de courage, de détermination, n’hésitant pas à mettre en jeu leur réputation, à perdre leurs avantages, pour défendre des causes et porter haut leur idéal de liberté.

 

Des hommes, tout simplement ! Industriels ou universitaires pour la plupart, ils ont marqué leur époque par les apports positifs à la chimie et l’exemple qu’ils donnaient aux yeux du public et de nos gouvernants.

 

Pénétrez maintenant dans leur intimité… admirez ceux dont les noms sont inscrits à la fois dans les livres à côté d’équations prestigieuses, ou au fronton de notre mémoire sociale. Soyez indulgents pour ceux qui plus modestement ont simplement exercé leur fonction. Les uns et les autres ont contribué à créer cette famille chimique à laquelle sans doute vous appartenez. Notre science nationale leur doit beaucoup ; en mémoire de leur œuvre et de leurs efforts, continuons à soutenir cette Société chimique de France qu’ils nous ont léguée dont nous sommes fiers et que nous devons rendre à nos successeurs enrichie de nos contributions et toujours appréciée de l’ensemble de notre communauté mondiale.

 

Armand Lattes – Président de la Société française de chimie (2003-2007)

 

AVANT-PROPOS

2007 : année du 150e anniversaire de la Société française de chimie. Il y a plus de deux ans qu’a jailli l’idée de profiter de cette occasion pour écrire une page d’histoire de la chimie. Josette Fournier suggère la rédaction d’un ouvrage biographique comme étaient parus, en leurs temps, un livre du cinquantenaire et un du centenaire, où étaient évoquées les vies et œuvres des présidents de la Société. Quelques membres issus du Club d’histoire de la chimie, un des groupes thématiques de la Société, prennent en main le projet et la SFC s’engage à faire éditer l’ouvrage.

 

Très vite se dessine le projet éditorial : écrire une biographie des soixante-quinze présidents de la Société, comprenant leurs contributions scientifiques ainsi que leur rôle au sein de la Société, sous forme de notices de quelques pages pour chacun d’entre eux. Les notices des premiers présidents bénéficient du recul historique que confère le temps. Mais l’ouvrage comprend également les biographies des présidents les plus récents, comme Armand Lattes qui a présidé la Société jusqu’en cette année 2007.

 

La première grande personnalité de cette Société fut Jean-Baptiste Dumas, nommé président d’honneur dès la fin de sa présidence en 1861. Puis Berthelot fut nommé président d’honneur en 1900 afin de représenter la Société aux cérémonies de l’Exposition universelle. Cet ouvrage comprend donc également les notices de tous les présidents d’honneur de la Société, dont huit ne furent pas présidents de la Société. Ce livre reflète la vie et l’œuvre des grands noms de la chimie française. Nous avons donc décidé d’y adjoindre les huit prix Nobel de chimie français, dont un seul, Henri Moissan, fut président de la Société, et deux furent nommés présidents d’honneur (Victor Grignard et Paul Sabatier). Ceci nous a donné l’opportunité d’écrire les notices biographiques de Marie Curie et Irène Curie, sa fille, deux femmes, les seules de l’ouvrage.

 

De Société chimique de Paris à sa création, la Société est devenue Société chimique de France en 1907, puis a pris le nom de Société française de chimie (SFC) en 1984 lorsqu’elle a fusionné avec la Société de chimie physique. Nous avons cependant renoncé à prendre en compte les présidents de la Société de chimie physique, elle aussi héritière d’une longue histoire. Cela aurait alourdi considérablement l’ouvrage, avec le risque de ne pas voir aboutir cette publication en 2007, pour l’anniversaire de la SFC.

 

Rédiger ces quatre-vingt-huit notices a été l’occasion de solliciter les quelque six-cents membres de la SFC qui se tiennent informés des activités du Club d’histoire de la chimie. Cet ouvrage regroupe les contributions de quarante-neuf rédacteurs, dont la majorité [VII] est donc des chimistes. Chacun était responsable de la rédaction de sa ou ses notices, mais, pour les aider et garder une certaine unité à l’ouvrage, le comité éditorial a rédigé des recommandations quant à la longueur des notices, la présentation du contenu et des sources. Toutes les notices ont été ensuite relues, de manière à en vérifier les contenus, et en harmoniser les présentations et les typographies. De nombreux échanges entre auteurs et relecteurs ont contribué à la fiabilisation des informations, tâche ardue sur un nombre aussi important de notices, couvrant cent-cinquante ans de chimie française. C’est un comité éditorial de cinq membres qui a assuré l’essentiel de ces relectures : Marika Blondel-Mégrelis, Roger Christophe, Danielle Fauque, Marie-Claude Vitorge et moi-même. Cependant, un tel travail n’est pas allé sans heurts, comme on peut l’imaginer. Fallait-il privilégier les présidents célèbres, comme Berthelot, Sainte-Claire Deville ou Moissan, pour lesquels des livres existent déjà, ou bien conserver l’équilibre entre les notices afin de découvrir des chimistes moins connus comme Joseph Riban, Rodolphe Engel ou Georges Pascalis ? Pour les contributions scientifiques, fallait-il traduire les termes chimiques en termes modernes ou bien garder la forme originelle ? Souhaitions-nous privilégier l’harmonisation des notices, qui pourrait sembler nécessaire pour un ouvrage de référence, ou devions-nous laisser plus de liberté quant à la succession des informations ?

 

Si ces nombreux échanges ont souvent été enrichissants, certains auteurs ont cependant maintenu des positions plus rigides, conduisant à quelques hétérogénéités qui ne nuiront pas, nous l’espérons, à la qualité de l’ensemble.

 

Pour étayer leurs dires, les auteurs se sont plongés avec délices dans les archives, classiques comme celles de l’Académie des sciences, de l’École polytechnique, de l’École supérieure de physique et chimie industrielles de la Ville de Paris (ESPCI), ou plus inattendues comme celles de la Banque de France ou de la préfecture de police de la ville de Paris. Le Bulletin mensuel de la Société chimique de Paris, devenu en 1907 le Bulletin de la Société chimique de France, a été beaucoup sollicité, tant pour les nécrologies qui y sont parues que pour les procès-verbaux des séances de la Société. Les présidents les plus jeunes ont contribué eux-mêmes à la rédaction de leur notice ou ont aidé les rédacteurs par leur témoignage oral.

 

Ce travail avait à l’origine un seul but : la parution en 2007 de ce dictionnaire biographique des présidents de la Société. Il nous a cependant permis de rectifier des informations erronées, comme le titulaire de la présidence en 1901, qui, contrairement à ce qu’avait indiqué Armand Gautier en 1907, n’était pas Berthelot, mais Engel. Il nous conduit à mieux comprendre l’essor de certaines branches de la chimie française, comme la chimie organique avec Béhal, ou la chimie minérale autour de Chaudron et ses élèves Michel et Bénard. Il met en évidence la contribution de la Société à l’internationalisation de la recherche, par le biais de l’IUPAC ou des revues européennes. Il ouvre en fait la porte à de nombreuses pistes de réflexion sur la chimie française des XIXe et XXe siècles : qu’en était-il des liens de la Société [VIII] avec la Société de chimie physique, quel a été le rôle de la Société pendant les guerres ? Comment prendre en compte l’implication des présidents dans les Conseils d’hygiène de France ou de Paris ? Aux lecteurs de concevoir de nouveaux thèmes de recherches après la lecture de l’ouvrage !

 

Enfin, ce livre n’aurait pu aboutir sans le soutien logistique, financier et moral de la SFC, en particulier d’Armand Lattes, président de la Société. Je remercie tous les contributeurs à cet ouvrage, qui, par leur notice et leur travail, ont contribué à enrichir l’histoire de la chimie française, ainsi que les nombreuses personnes qui ont aidé les uns et les autres à réunir les informations nécessaires aux rédactions des notices (voir les Remerciements en fin d’ouvrage). Je tiens également à remercier les membres du comité éditorial pour le travail considérable qu’ils ont fourni, et notamment Danielle Fauque et Marie-Claude Vitorge pour leur soutien sans faille, et dont la compétence et le sérieux ont permis de conduire ce projet jusqu’à sa fin.

 

Laurence Lestel Présidente du Club d’histoire de la chimie de la SFC